Askr Svarte: un article sur le livre «Polemos»

Polemos – (du grec bataille, guerre) Dieu et parèdre du Dieu de la Guerre Arès, incarnant la guerre elle-même et les combats. D’après Heraclit, « la guerre (polemos) est le père de tous : elle transforme les uns en dieux, les autres en humains, certains en esclaves, certains libres ». Nous connaissons également « l’art de la guerre » — la polémique, le débat controversé philosophique sur la Vérité.

Mais commençons par le commencement.

L’histoire de ce livre peut être divisée en deux périodes : du 2011 de la chronologie commune jusqu’au 2013, et du 2013 au 2016.

En 2011 j’ai pu assister à la conférence internationale traditionnaliste «Against Post-Modern World» qui se tenait dans les environs de Moscou. De nombreux intellectuels russes connus et les maîtres du traditionalisme européen y étaient présents. La majorité des conférenciers étaient les représentants des religions abrahamiques, et en voyant cela, je me suis posé des questions :  pourquoi il n’y a pas de représentants officiels du paganisme ? Quel rôle aurait-pu jouer leur présence ? De plus que le traditionalisme est imbibé de Manifestation.

En cette période même à Moscou le premier brouillon était composé de sujets, dont l’élaboration avait pour but d’introduire le paganisme dans le cercle intellectuel du traditionalisme russe de façon définitive. Comme on pouvait s’y attendre, l’idée a provoqué une vive réaction dans les milieux traditionnalistes «orthodoxes». A partir du 2011, le travail sur les sujets a donné vie à une série de petites notes sous forme des résumés et des raisonnements confirmés.

En parallèle, le processus de la formation du traditionalisme païen en Russie a été lancé. Ce travail consistait à créer les plateformes et les sites internet, les réseaux de relations avec ceux qui s’intéressaient à ce sujet et qui se consacraient déjà à la renaissance du paganisme sous sa forme du traditionalisme modéré, comme dirait Mark Sedgwick. La période clé de tout ce travail est le printemps de l’année 2013, l’achèvement de l’essai qui consistait à donner une réponse aux quatre problèmes du traditionalisme païen, formulés par Haggkvist. L’article en question peut être considéré comme le premier texte de base du traditionalisme païen. Il énonçait la doctrine de la Manifestation, les raisons de la légitimité du paganisme à l’époque de l’art nouveau, ainsi que son potentiel traditionnaliste. L’article a fait le buzz et a crée le la polémique dans les milieux païens, mais non seulement chez les païens slaves mais aussi chez les odinistes/asatru russophones, et tous ceux qui s’intéressaient au sujet.

Après la publication de cet essai, et par la suite sa traduction en anglais, il a été décidé de l’élargir jusqu’à la taille et la forme d’une monographie, en donnant au traditionalisme païen une forme concrète, avec sa propre structure et son axe. Ceci marque le début de la deuxième phase de création du livre « Polemos ».

A cette étape, la liste des sujets et les principales dispositions du futur ouvrage sont entérinées. Le travail sur le livre même a commencé durant les jours  sacrés de Yule de la fin du 2013 de la chronologie commune.

La mise en œuvre du traditionalisme païen exigeait non seulement de s’adresser à la philosophie, mais surtout d’étudier de près ses structures, ses organisations, ses pratiques, ses expériences, ses définitions et son état général. A titre d’exemple, en Inde et en Océanie les traditions initiales ont été mieux conservées qu’en Europe et Russie, où la transmission s’est trouvée en arrière-plan, au « sous-sol » de la double-croyance et du populisme ; et  aussi sur « les étages supérieurs », entremêlée à la théologie et à la philosophie de l’Eglise elle-même et pénétrée dans la langue officielle. En dehors du christianisme, le paganisme contemporain a subi l’influence de l’Art Nouveau et du Postmodernisme. Des simulacres, le pseudo-paganisme ont apparu dans chaque zone géographique. Tout cela impliquait des études approfondies, un dénouement minutieux du peloton des superpositions, des amalgames, et  des confusions.

Ainsi j’ai découvert que le Paganisme Moderne en Russie et en Europe se divisait en deux courants, qui peuvent également être étudiés comme les deux étapes d’établissement du paganisme de nos jours. Le premier courant, et disons la première étape chronologique, consistent à recueillir, à restaurer et à reconstruire le patrimoine païen. C’est-à-dire, que dans ce sens-là, les composants dominants ont un caractère folklorique et ethnographique, archéologique et réhabilitant. Il s’agit d’une renaissance des formes de paganisme, des rituels, de la collecte d’informations sur: des Dieux, des traditions, des complots, des glorifications, des superstitions, l’architecture, la broderie, le graphisme, le mode de vie, l’histoire et sur tout ce qui s’y rapporte.  Ce processus est également rejoint par la Reconstruction, qui se traduit par la volonté de compléter le patrimoine païen connu en comblant les lacunes, à l’aide de l’art ou de la traduction des mêmes éléments dans des différentes langues des différentes traditions. Tout cela est distinctement articulé dans la structure du Rodnoverie russe où le génie mythique et créatif de Veleslav, Dobroslav et autres figures éminentes est incontournable. Même si, bien sûr, ce processus comporte toujours quelques imperfections.

Ce processus intense, démarré encore au XVIII siècle, s’est épuisé à la frontière entre le XX et XXI siècles. Aujourd’hui, les aspects de Reconstruction et de Restauration ont franchi le Rubicon de qualité; toutes les nouvelles découvertes archéologiques, les approfondissements quantitatifs  et l’élargissement  des données folkloriques et ethnographiques ne feront qu’ajouter quelques petites touches au tableau principal du Paganisme. Je n’exclus cependant pas que d’autres découvertes soient possibles, mais ce ne seront toujours que des petites touches, aussi surprenantes et remarquables qu’elles puissent paraître. La masse critique de l’héritage païen, à la fois en Europe et en Russie, est découverte et analysée, complétée, disponible pour les païens et appliquée à l’usage.

Le deuxième courant et la deuxième étape sont liés au paganisme philosophique; cette fois ce n’est pas la question du patrimoine matériel et folklorique, mais plutôt de la théologie et de la métaphysique. Les tentatives de transition du mythe à la philosophie, à travers la croissance ou la négation, ont été entreprises auparavant. Mais ce sont les traditionalistes et leur philosophie qui sont apparus comme les plus adéquats, intellectuels et proches de l’esprit même du paganisme. Ici, la première place est sans réserve attribuée à Julius Evola, le maître du traditionalisme, qui s’est ouvertement rangé du côté de la Manifestation et a adopté une position de principe favorable au Créationnisme. Chronologiquement c’est le XX siècle, avec tous ses troubles et tragédies.

À cette époque, le processus de la reconstruction ésotérique battait son plein, et était commenté par J. Evola sous forme de mise en garde contre les confusions des neopaganistes.

La seconde moitié du siècle est caractérisée par une augmentation du nombre de penseurs qui partagent ce que nous pouvons évoquer aujourd’hui  comme « traditionalisme païen », mais ils se tiennent à un certain écart du premier groupe. Cela veut dire que le paganisme de reconstruction et la philosophie païenne se croisent rarement, spontanément. Pour cela nous parlons de l’existence de ces deux courants en simultanée et côte à côte.

Mais en même temps, aujourd’hui, la restauration du paganisme a déjà atteint son sommet, le paganisme a commencé à être noyé dans la reconstruction, dans les composants de  l’authenticité réelle et matérielle. La précision de couture des objets a pris le dessus sur l’importance de leur nature ésotérique d’une part, et d’autre part,  la commercialisation du paganisme a débuté dans toute sa splendeur, à savoir, la transformation de ses symboles en appellations commerciales.  Tout cela signifie que les païens, en Russie et en Europe, tout simplement, ne savent pas ce qu’ils doivent faire de leur paganisme. Le niveau de la reconstruction apparente et du mysticisme, de l’expérience sacrée au cours des cérémonies, des fêtes et des rituels, possède malgré tout une certaine valeur et génère un sentiment d’appartenance. Mais, néanmoins, le paganisme aujourd’hui est comme une cabane aux portes ouvertes à l’intersection des quatre vents. Tout ce qui sort du cadre de la reconstruction et du rituel est chaotique, non significatif, n’est pas compris comme quelque chose qui mérite une attention particulière. Dans cette «izba du paganisme», les vents apportent des tas d’ordures, détruisent l’assise de ses «rondins» et son cadre.

Par conséquent, le paganisme de la première étape réside aujourd’hui dans la stagnation. On constate, disons, le manque d’une profonde réflexion, de la compréhension de la métaphysique du «who is who».

C’est là que réside un paradoxe de la situation; il semblerait qu’il fallait aborder la reconstruction en définissant avant tout les fondements philosophiques et la structure du paganisme, afin d’éviter des fausses idées et des illusions et de comprendre clairement la métaphysique de l’atmosphère du monde et de sa place dedans. Mais le processus de la reconstruction se déroulait principalement de façon spontanée, bien que non dépourvu de ces fondements, mais les conservant presque toujours sur un niveau non exprimé, à l’ombre.  En même temps, les philosophes ne s’intéressaient presque pas aux pratiques ni aux diverses communautés païennes.

Un certain rapprochement s’est produit à l’aube des années 2000, je l’aurais lié à l’œuvre d’ Alain de Benoist «Comment peut-on être païen» et avec l’apparition des publications des classiques du traditionalisme en Russie. Cette période est marquée chez nous par la formation et l’expansion active du cercle des païens slaves, dit Rodnoverie. Dans ce milieu, le représentant le plus remarquable, du point de vue du traditionalisme païen, est Veleslav Tcherkasov. Il ne se réfère pas directement au traditionnalisme, mais ces œuvres, et tout particulièrement ses réflexions sur la structure du paganisme et son avenir, sur le Sacré et le mysticisme, sont presqu’identiques au traditionalisme.

Aujourd’hui plus que jamais, le problème de la philosophie païenne est d’actualité.  La philosophie au sens strict du terme, pas de l’ésotérisme, ni de mysticisme des textes sacraux, ni d’une quelconque «philosophie du comptoir pour tout le bien contre tout le mal». Ce problème est lié à un cens intellectuel  —  de nombreux païens ne comprennent pas les termes  « la philosophie païenne» et « la philosophie du paganisme », ne savent pas à quoi ils servent s’il existe un cérémonial et un calendrier des fêtes.

Ce problème a un caractère de fait accompli, et suppose à peine une autre solution que celle qui paraît comme une évidence: philosophie païenne est un héritage de la minorité, de ceux qui dans la tradition ont toujours occupé les étages supérieurs de la hiérarchie sacrée: du sacerdoce, des philosophes, des sages-ascétes, des moines. C‘est là ou se cache la divergence de longue date des deux courants païens. Mais aujourd’hui, pour le paganisme en général, dans son ensemble, le recours à la philosophie traditionaliste païenne est la voie vers la transformation et vers l’affranchissement de nombreuses fausses idées, qui il a réussi à accumuler dans ses bagages. Le traditionalisme païen est un remède contre le poison de la modernité dans le paganisme, c’est une méthode de résolution de problèmes et la base pour l’avenir. Le paganisme moderne, malgré une croissance numérique observée, se dégrade, Veleslav lui prédit une commercialisation totale et  la dégénérescence. L’absurdité postmoderne devient réalité sous sa forme des esprits païens de l’internet et de l’Ipad placé sur l’autel domestique, qui fait défiler les images des Dieux. C’est une illustration criarde des égarements païens modernes.

De nombreuses questions de cette double disposition du paganisme, qui aujourd’hui, se retrouve comme figé devant un embranchement, sont décryptées dans le livre «Polemos», y compris des personnages et des organisations, l’expérience païenne moderne  et des fausses idées existantes. Il ne se limite pas de couvrir seulement les traditions de l’Europe, mais aussi celles de la Russie et de l’Asie. Dans le livre sont démontrés les liens des exemples concrets et des illustrations avec la métaphysique de la nature et de la situation de notre monde, du temps et de l’homme. Pour la rédaction du livre, ont contribué des correspondants parmi les païens et les païens-traditionalistes du monde entier: de l’Angleterre, de l’Espagne, de la France, de l’Italie, de l’Allemagne, du Kazakhstan, de l’Australie, des Etats-Unis ; des adeptes de Rodnoverie, de l’Asatrù, de l’Hindouisme, des traditions du chamanisme sibérien, de l’Hellénisme et autres. Dans le cadre de la recherche, ont eu lieu une série de voyages dans les villes de la Russie et de l’Allemagne, et des rencontres avec les idéologues de la renaissance païenne, des chercheurs en histoire des religions, des anthropologues etc. Mon œuvre est le résultat de cet énorme travail de longues années, que je définis comme un livre, qui  principalement ne fait que poser des questions au paganisme moderne, définit les problèmes et cite des dispositions générales pour les résoudre. Le paganisme n’est même pas un Univers, mais une multitude d’Univers. Chaque tradition est un monde unique, qui ne peut être entièrement compris que par son propre peuple. Je constate donc que par des moments, j’ai été obligé de limiter la profondeur d’immersion dans le sujet, car la quantité d’exemples, d’illustrations et de réfractions de différents phénomènes était si riche, que, parfois, certaines propositions pouvaient être développées en études indépendantes. Je cite certains exemples et sujets sans leur donner une appréciation, je me contente de démontrer qu’un tel ou tel avis ou point de vue est présent dans le paganisme. Le lecteur donnera une interprétation des phénomènes par lui-même. Le paganisme couvre tous les aspects de la vie de la société et de l’homme sans exception. Et en même temps, le paganisme ne connait pas de valeurs universelles, ni de criteres uniques d’évaluation. Des traditions différentes représentent des mondes différents et indépendants, il n’est pas possible de les alligner sur la même échelle des valeurs ou du progrès. En principe, on peut le faire, mais ce ne sera plus du paganisme, mais quelque chose qui est contraire à sa nature et son courant. Pour cette raison, j’insiste sur la nécessité d’oublier tout se qui est considéré comme coulant de source et immuable dans le monde contemporain (y compris païen). Il y a des illustrations et des démonstrations claires de tout cela dans le livre. Le paganisme possède une structure unique qui ne peut être confondue avec l’unicité et l’égalité au niveau des formes. C’est là qu’on retrouve la complexité du paganisme en même temps que son énorme potentiel en tant qu’une source de libération des superpositions du abrahamisme et de la modernité, de l’art nouveau et du postmodernisme. Pour rendre possible cette libérté, et non pas son simulacre, le traditionnalisme païen est essentiel, comme le sang pour le coeur, comme la lumiere du Sacré pour la raison. Dans le cas contraire, le paganisme n’a pas d’avenir positif. La réalisation de cette libérté est le polemos, la guerre phylosophique des idées. Tout ce livre est le champs de polémique et de défence des intérêts du paganisme dans tous les domaines de la vie, y compris la libération du paganisme des égarements des païens.

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À ce jour, le livre est disponible en russe. En savoir plus sur l’auteur et ses livres en russe et en anglais sur les liens:

http://en.polemos.ru/

http://askrsvarte.org/books_en/